Depuis quelque temps on sent de manière insidieuse que l’Alsace cherche à marquer sa différence, à affirmer son identité. Aux dernières élections régionales alors que toutes les régions ont porté au pouvoir des assemblées de gauche, une seule a fait exception l’Alsace… C’est cyclique. Originaire de cette douce Région, qui s’est toujours pensée comme différente, je puis en témoigner.
Mais, quittons ces considérations de sociologie régionale comparée pour en venir au sujet qui nous intéresse.
En cette période de l’année on voit fleurir dans le métro parisien –un lieu qui recèle un nombre incroyable de surprise pour tout observateur de la communication -, des dizaines d’affiches qui mettent en scène nos beaux terroirs, la saison touristique se profile.
J’attendais calmement sur un quai la prochaine rame, lorsqu’en face de moi une injonction faite de deux mots m’attira hors de mes pensées -il en faut beaucoup pour cela- : « Alsacez vous ! » ??? Il ne s’agissait pas d’une illusion d’optique d’une errance de l’esprit, ce néologisme qui avait bien affaire avec la région était là sur une affiche en face de moi : interpellant. Un coup d’œil circonspect sur l’ensemble du manifeste me convainquit que le pire était toujours possible. Il comportait deux visuels. A droite en bas, en mineur, un bretzel, un vrai, croustillant, posé sur une de ces nappes ancestrales à carreaux rouges. Mais ce qui constituait le cœur du message, c’était en grand, en vedette le visage de profil d’une blonde créature germanique tournée vers le ciel. L’extravagant se nichait dans sa coiffure. Des petites et fines tresses entrelacées qui dans leur composition figurait un bretzel blond nimbé de lumière céleste. En final une signature l’adresse du site Internet de l’office de tourisme. Au moins question texte rien à dire, pas d’exagération dans la longueur.
En sortant du métro quasi instantanément –perception sélective ? -, je me heurtais à une affiche abribus bien visible qui elle aussi ordonne « Alsacez vous ! ». Mais là les photos étaient différentes. La richesse du concept pouvait se mesurer aux possibilités de déclinaisons. A droite, toujours en mineur une de ces fameuses et antiques maisons alsaciennes à colombages. En majesté une femme blonde, de dos. Un dos, de femme blonde, décemment décolleté et littéralement emmailloté dans un jeu subtil de brettelles noires qui homothétiquement reproduisait le colombage de la maison.
Curieuse campagne !
Je ne sais si l’injonction d’une part (donner un ordre quelle idée étrange), des métaphorisations d’une sophistication hasardeuse, peuvent dynamiser l’attractivité touristique d’une région. L’Alsace, a priori, c’est plutôt une tradition sympathique, chaleureuse et ancrée. En ces temps de nostalgie, de recherche forcenée de l’authenticité, un bretzel pourquoi pas ? Mais avec quelques bières et des saucisses dans une taverne rustique et joyeuse, avec une serveuse blonde en costume folklorique, avec sa grande coiffe noire déployée telle les ailes d’un mystérieux papillon (voir Hansi et ses si merveilleuses illustrations, ou relire l’ami Fritz). Voila qui réveille, qui fait remonter en notre esprit les archétypes éternels que l’on a tous rencontrés dans nos vieux livres d’histoire (Alsace-Lorraine etc.…). Quelle chikoun les a piqués –les Alsaciens- pour inventer un pareil discours ? La réponse réside quelque part dans le besoin de faire compliquer pour être perçu comme plus moderne plus branché ou même intelligent.
Mais la crainte légitime qui peut se faire jour, n’est pas que cette campagne n’attire pas de nouveaux touristes, elle n’en chassera pas non plus, qui va comprendre la chose. Non le souci se situe à un autre niveau. C’est que la force irrésistible du mimétisme –voir René Girard-, n’entraîne les autres régions à suivre cette voie néo pavlovienne. « Pacasisez vous ! » avec une coiffure brune en forme d’olivier, ou de quiche pour la Lorraine… On échappera de toute manière au camembert normand avec deux vocables dans le nom de leur région cela se révèle peu praticable (c’est dans des moments comme ceux là qu’on se rend compte que la Normandiedevrait refaire son unité). Cela apporte aussi de l’eau au moulin de G. Frêches. Avec Languedoc-Roussillon cela ne marche pas non plus, alors qu’avec Septimanie c’était jouable. Si la Corse,la Picardie, l’Aquitaine, peuvent occuper le créneau, pour la région Centre ce n’est pas imaginable en ces temps de pré élection on croirait au retour de l’éternel mirage politique du parti du centre –lorsqu’on traîne une dénomination peu spécifiante, les problèmes c’est pour toujours-.
On peut revenir au point de départ et se demander –rien n’est jamais gratuit- pourquoi les Alsaciens se compliquent-ils la vie ? Se sont-ils engagés dans un processus narcissique ou essayent-ils de se trouver une nouvelle identité –ils devraient pourtant savoir qu’on ne change jamais à ce niveau- ? Plus simplement peut-être, recherchent-ils, tentation à laquelle personne n'échappe, à faire du neuf avec les vieux symboles avec un objectif du style : tradition, branché et chic tout à la fois… en tout état de cause on voit où mène ce type d’aporie.
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